
TRADUCTION DE L’ESPAGNOL par Lauréline Fontaine
ARTICLE de LAURA GUTMAN en langue originale sur https://lauragutman.com.ar/
On a l’impression que nous pourrions saisir la lumière entre nos mains lorsqu’elle se reflète dans la diversité des couleurs. Enivrés par la beauté, nous restons stupéfaits devant l’apparition de l’arc-en-ciel traversant le ciel. Ce reflet diffus nous offre un instant de bonheur innocent, quelques secondes d’explosion magique entre la fin d’une pluie et les rayons ténus du soleil. Rouges, mauves, violets, bleus, verts, oranges et dorés coexistent, car tous ne font qu’un. Et si l’une de ces couleurs venait à manquer, il n’y aurait tout simplement pas de lumière.
« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », disent les sages qui savent. Si, dans le ciel, la diversité est chose courante, c’est sans doute parce qu’ici-bas nous avons besoin les uns des autres avec nos différences. Non seulement le plus petit a besoin du plus grand pour cueillir la pomme de l’arbre, mais le plus grand a besoin du plus petit pour trouver la pierre précieuse. Le mince a besoin du robuste pour lancer la pierre, et le robuste a besoin du mince pour courir. L’enfant a besoin de l’adulte pour être protégé, et l’adulte a besoin de l’enfant pour guérir son cœur.
Il arrive parfois que certains d’entre nous se regroupent avec d’autres qui leur ressemblent et décident que « nous » sommes les bons et les normaux — les saints, les sains, les justes et les intelligents. Par conséquent, nous décrétons que les « autres », qui nous ressemblent pourtant beaucoup mais pas assez, sont forcément mauvais et anormaux, pécheurs, malades, incorrects et stupides. Il est d’ailleurs possible qu’ils pensent exactement la même chose de nous que ce que nous pensons d’eux. Mais peu importe, car de toute façon nous ne nous intéressons pas à ce qu’ils pensent, ressentent ou disent. Nous sommes nous, et ils sont eux — c’est-à-dire différents. Et s’ils sont différents, nous préférons nous en éloigner. Et en nous éloignant, ils deviendront de plus en plus différents, plus inconnus et plus dangereux.
La paradoxe, c’est que nous ne pouvons être bons que s’il y a quelqu’un qui ne l’est pas autant… sinon, comment saurions-nous que nous sommes bons ? S’il n’y a pas de pécheurs, comment saurons-nous si nous sommes saints ? S’il n’y a pas d’esprits brillants, comment mesurerons-nous notre ignorance ? Et surtout, s’il n’y a pas de généreux, comment reconnaîtrons-nous notre égoïsme ?
Telle est la sagesse de la diversité. Ce n’est que dans la différence que nous pouvons nous connaître. Ce n’est que si les autres possèdent des vertus différentes des nôtres que nous pouvons comprendre ce que nous avons et ce qui nous manque. Il ne s’agit donc même pas « d’accepter » les différences. Il s’agit de comprendre que sans les différences, nous ne « sommes » pas. Autrement dit, pour « exister » et avoir une quelconque identité, nous avons besoin de ceux qui sont différents de nous. Comme le rouge a besoin du bleu et le violet de l’orange. Ainsi, se rapprocher du « différent » n’est pas synonyme d’altruisme, mais simplement la capacité de reconnaître un besoin vital en soi.
Tous les parents d’enfants « différents » le savent. C’est l’enfant « supposément différent » qui nous apporte la connaissance, qui nous dit qui nous sommes et qui nous montre nos manques. Pauvres de nous.
Laura Gutman
