
TRADUCTION DE L’ESPAGNOL par Lauréline Fontaine
ARTICLE de LAURA GUTMAN en langue originale sur https://lauragutman.com.ar/
Nous, les enfants, nous pleurons beaucoup. Nous faisons des crises, nous essayons par tous les moyens d’expliquer à maman que nous souffrons à l’école, que les chats nous font peur, que grand-père nous fait du mal, que nous sommes terrifiés de rester seuls, qu’il y a des monstres derrière les fenêtres, que les moustiques nous piquent cachés entre les draps, que la maîtresse nous crie dessus, que nous rêvons que nous mourons, que nous avons un nœud dans l’estomac et que nous ne pouvons pas avaler notre assiette, que si elle passe quand même elle nous fait mal au ventre, que nous voulons rester à la maison, que nous ne voulons pas jouer avec des enfants qui nous frappent, que nous sommes désespérés et que nous voulons seulement un câlin. Pourtant, nous allons à l’école, nous croisons les chats, nous dormons chez grand-père, nous passons de longs moments seuls, personne ne nous défend des monstres, personne ne tue les moustiques, nous sommes sans protection face à la maîtresse, nous mangeons avec dégoût toute l’assiette et nous ne savons pas comment obtenir un câlin.
Le désespoir est tel, et les menaces reçues à cause des crises que nous avons faites dans le bus dimanche dernier sont telles, que maman et papa ont systématisé les punitions. Maintenant nous passons beaucoup de temps seuls dans notre chambre sans pouvoir regarder la télé et sans manger en famille.
Ensuite nous grandissons et nous devenons taciturnes. À l’école nous n’avons pas d’amis. Nous préférons nous enfermer avec nos petits jeux électroniques pour que personne ne nous dérange. Isolés et sans intérêt pour les aléas familiaux, maman et papa nous considèrent comme des idiots. Nous voudrions seulement obtenir le dernier jeu électronique apparu sur le marché. Maman et papa ne l’achèteront jamais puisque nous sommes punis.
Jusqu’au jour où, à 13 ans, face à la menace des adultes de nous laisser seuls chez grand-père, nous faisons une crise monumentale. La différence, c’est que nous mesurons désormais 1m60. Nous nous sommes jetés par terre en faisant semblant d’enlever nos vêtements et nos chaussures, en donnant des coups de pied pour que personne ne s’approche. Au milieu de ce déferlement de colère est apparu un oncle qui en a été témoin. Cet oncle a appelé le médecin. Le médecin a appelé le psychiatre, et nous sommes rentrés à la maison avec un diagnostic d’épisode psychotique et une liste de médicaments que maman est allée acheter.
Maman est inhabituellement calme parce qu’elle a enfin obtenu des réponses. Elle a trouvé le sens qu’elle attendait pour justifier nos débordements : « Nous sommes malades », et c’est pour cela que nous étions incontrôlables. Cette explication lui apporte la tranquillité qu’elle espérait. Voilà, c’est réglé. Avec les médicaments, elle n’aura plus à tolérer de crises, parce qu’il s’avère que ce n’étaient pas des crises, mais des « épisodes ». Problème résolu ! Nous avons fabriqué un fou.
Bien entendu, personne n’a regardé un peu plus loin. Depuis notre naissance, jamais personne ne s’est mis à notre place, personne n’a senti notre abandon, personne n’a entendu les menaces de maman nous disant que nous n’aurions pas dû naître, personne n’a été témoin des coups que papa nous a donnés avec l’aval de maman, avec une pelle couverte de boue. Personne n’a retenu maman pour qu’elle ne déverse pas sa fureur sur nous quand elle a surpris papa avec une autre femme. Personne n’a soutenu maman pour qu’elle nous dise une fois, au moins une seule fois dans la vie, un mot affectueux. Personne n’a apporté à maman une proposition concrète de bientraitance, parce qu’elle-même ne l’avait pas appris. Personne ne lui a proposé d’examiner ses manques, son impatience ni sa maltraitance. Personne ne s’est approché de nous à l’école ni dans le voisinage pour nous demander ce que nous aimerions faire. Personne ne nous a apaisés au milieu d’une crise désespérée — bien au contraire, tous les adultes se sont ligués entre eux pour nous accuser d’être mal élevés et maudits. Et nous — encore enfants — avons résisté à force de coups, de cris et de ruades. Jusqu’à ce que la force des médicaments psychiatriques nous réduise au silence.
(extrait du livre « Ce qui nous est arrivé quand nous étions enfants et ce que nous en avons fait »)
Laura Gutman
